Ma Grand-Mère
Publié le 27 Novembre 2006
Ma Grand-Mère
Ma grand-mère un soir à sa fête
De vin pur ayant bu deux doigts
Nous disait en branlant la tête
Que d'amoureux j'eus autre fois.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Quoi! maman, vous n'étiez pas sage?
- Non vraiment; et de mes appas
Seule à quinze ans j'appris l'usage,
Car la nuit je ne dormais pas.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Maman, vous aviez le coeur tendre?
- Oui, si tendre qu'à dix-sept ans,
Lindor ne si fit pas attendre,
Et qu'il n'attendit pas longtemps.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Maman, Lindor savait donc plaire?
- Oui, seul il me plus quatre mois;
Mais bientôt j'estimai Valère,
Et fis deux heureux à la fois.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Quoi! maman, deux amants ensemble
- Oui, mais chacun d'eux me trompa
Plus fine alors qu'il ne vous semble,
J'épousai votre grand-papa.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Maman, que lui dit la famille.
- Rien, mais un mari plus sensé
Eût pu connaître à la coquille
Que l'oeuf était déjà cassé.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Maman, lui fûtes-vous fidèle?
- Oh! sur cela je me tais bien.
A moins qu'à lui Dieu ne m'appelle,
Mon confesseur n'en saura rien.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Bien tard mana, vous fûtes veuve?
- Oui, mais grâce à ma gaîté,
Si l'église n'était plus neuve,
Le saint n'en fut pas moins fêté.
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Maman, comment faut-il donc faire?
- Eh! mes petits-enfants, pourquoi,
Quand j'ai fait comme ma grand'mère,
Ne feriez-vous pas comme moi?
Combien je regrette
Mon bras si dodu,
Ma jambe bien faite,
Et le temps perdu.
Pierre Jean de Béranger (1780-1857)