Nonante
Publié le 10 Novembre 2008
Les ombres se mêlaient et battaient la semelle.
Tu n'en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j'ai vu battre le cœur à nu
Quand j'ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n'en reviendras pas vieux joueur de manille
Qu'un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu'il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l'ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux.
On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n'être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève.
Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que ta danse secoue
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac la laine et la sueur.
Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs ?
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées.
Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit.
Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places.
Déjà le souvenir de vos amours s'efface.
Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri.
Louis Aragon (1897-1982) in "Le Roman Inachevé" (la guerre et ce qui s’en suivit).