Toutes les images disparaîtront.

Publié le 24 Décembre 2012

 

 

 

 


 

                   

                    Quand  elle désirait écrire, autrefois, dans sa chambre d' étudiante, elle espérait trouver un langage inconnu qui dévoilerait des choses mystérieuses, à la manière d'une voyante. Elle imaginait aussi le livre fini comme la révélation aux autres de son être profond, un accomplissement supérieur, une gloire - que n' aurait-elle pas donné pour devenir " écrivain " de la même façon qu' enfant elle souhaitait s' endormir et se réveiller Scarlette O' Hara. Par la suite, dans des classes brutales de quarante élèves, derrière un caddie au supermarché, sur les bancs du jardin public à côté d' un landau, ces rêves l' ont quittée. Il n' y avait pas de monde ineffable surgissant par magie de mots inspirés et elle n' écrirait jamais qu' à l' intérieur de sa langue, celle de tous, le seul outil avec lequel elle comptait agir sur ce qui la révoltait. Alors le livre à faire représentait un instrument de lutte. Elle n' a pas abandonné cette ambition mais plus que tout, maintenant, elle voudrait saisir la lumière qui baigne les visages désormais invisibles, des nappes chargées de nourritures évanouies, cette lumière qui était déjà là dans des récits des dimanches d' enfance et n' a cessé de se déposer sur les choses, aussitôt vécues, une lumière antérieure. Sauver


le petit bal de Bazoches-sur-Hoëne avec les autos tamponneuses


la chambre d’hôtel rue Beauvoisine, à Rouen, non loin de la librairie Van Moé où Cayatte avait tourné une scène de Mourir d’aimer


la tireuse de vin au Carrefour de la rue du Parmelan, Annecy


Je me suis appuyée à la beauté du monde / Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains


 le manège du parc thermal de Saint-Honoré-les-Bains


la toute jeune femme en manteau rouge qui accompagnait l’homme titubant sur le trottoir, qu’elle était allée chercher au café Le Duguesclin, en hiver à La Roche-Posay


le film Des gens sans importance


 l’affiche à demi déchirée 3615 Ulla au bas de la côte de Fluery-sur-Andelle


un bar et un juke-box qui jouait Apache, à Telly O Corner, Finchley


une maison au fond d’un jardin, 35 avenue Edmond Rostand à Villiers-le-Bel


le regard de la chatte noire et blanche au moment de s’endormir sous la piqûre


l’homme en pyjama et chaussons tous les après-midis dans le hall de la maison de retraite à Pontoise, qui pleurait en demandant aux visiteurs d’appeler son fils en tendant un bout de papier sale où était écrit un numéro


la femme de la photo du massacre de Hocine, Algérie, qui ressemblait à une pietà


l’éblouissant soleil sur les murs de San Michele depuis l’ombre des Fondamenta Nuove


          Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais.

 


Annie Ernaux (née en 1940), in "Les Années".

Publié dans #pouasie

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labrodeusedelardy 01/01/2013 00:48


bonne et heureuse année 2013 a toi et ta famille


bises


patricia(brodeuse rencontrée a la brocante d'étampes)

naffou 25/12/2012 05:13


Très heureuses fetes de fin d'année a vous deux et le plaisir toujours renouvelé de vous voir en 2013,Joyeux Noel et belle journée,une landaise

Marie-Claire 24/12/2012 15:57


Joyeux Noel  bonne année et bonne santé pour  2013

Maryse56 24/12/2012 13:45


J'ai honte mais j'ai jamais lu annie Ernaux.


 


Mais là je vais m'y mettre...


 


merci

ella 24/12/2012 11:35


merci merci pour la référence