Phantom of the Paradou

Publié le 14 Mai 2012

 

 


 

 

 

 

                   

                    C’était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il s’était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au dernier jour, il venait de les conduire dans l’alcôve verte. Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient l’amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptés des violettes ; et jamais les sollicitations des héliotropes n’avaient eu une ardeur plus sensuelle. Du verger, c’étaient des bouffées de fruits mûrs que le vent apportait, une senteur grasse de fécondité, la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies élevaient une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d’herbes que le soleil baisait, large plainte d’une foule innombrable en rut, qu’attendrissaient les caresses fraîches des rivières, les nudités des eaux courantes, au bord desquelles les saules rêvaient tout haut de désir. La forêt soufflait la passion géante des chênes, les chants d’orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond des sanctuaires de feuillage ; tandis que les buissons, les jeunes taillis étaient pleins d’une polissonnerie adorable, d’un vacarme d’amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le plaisir, au milieu d’un grand froissement de branches. Et, dans cet accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes s’entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses aimaient d’une façon tragique, sans que les sources voisines pussent les soulager, tout allumées elles-mêmes par l’astre qui descendait dans leur lit. - Que disent-ils ? murmura Serge, éperdu. Que veulent-ils de nous, à nous supplier ainsi ? Albine, sans parler, le serra contre elle. [...]


                Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l’arbre qui confia à l’oreille d’Albine ce que les mères murmurent aux épousées, le soir des noces.


                Albine se livra. Serge la posséda.


                Et le jardin entier s’abîma avec le couple, dans un dernier cri de passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent ; les herbes laissèrent échapper un sanglot d’ivresse ; les fleurs, évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme ; le ciel lui-même, tout embrasé d’un coucher d’astre, eut des nuages immobiles, des nuages pâmés, d’où tombait un ravissement surhumain. Et c’était une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l’entrée de ces deux enfants dans l’éternité de la vie. Le parc applaudissait formidablement.

 

 

 

Emile Zola (1840-1902) in "La faute de l' abbé Mouret".

Publié dans #pouasie

Repost 0
Commenter cet article

caSta 18/05/2012 13:55


Quelle belle ilustration de la Nature, mais c'est que vous allez me faire relire Zola depuis...... O yééé (je suis alsacienne) ma prime jeunesse : c'est indécent
!  Aller je vais me refaire une petite lecture...

Annick /Jardin de fil 14/05/2012 23:07


Quelle sensualité magnifique dans ce texte....!

Maryse 14/05/2012 14:25


J'en étais restée à Pot Bouille et au bonheur des Dames.


M'est avis qu'il faut que je rattrape mon retard.


 

framboise22 14/05/2012 10:04


Dès le début de la lecture, j'ai reconnu l'oeuvre. Zola s'est surpassé, et la description du jardin, notamment, est un enchantement. Merci pour cette page. Amicalement

Josette 14/05/2012 10:00


Bonjour chère Dame ,que je suis avec émerveillement !


Et merci pour cette page empreinte de poésie,quel plaisir de relire ces beaux mots qui chantent la langue française.


Heureuse journée à vous et à votre "assistant"!