Le génie du lieu.

Publié le 14 Janvier 2013

 

 

 


 

 

 

Porte des jardins ouverts


 

                    Hautes, bâties de solides montants de grès, couronnées de linteaux arrondis ou trapézoïdaux, fermée d' un chaîne cadenassée ou d' une serrure, les portes d' accès aux jardins de l' eau, bien plus élevées que la murette qui les lie, ne cache rien. Un pas à droite ou un pas à gauche du jardin qu' elles desservent et il est révélé, lui et l' enfilade des jardins suivants, tant les séparations entre les lopins sont symboliques plus que réelles.

 

               Souvent, du bord de la murette, le dialogue s' engage entre celui qui regarde et celui qui lève la tête, heureux peut-être de soulager un instant ses reins.

 

               À voir, à écouter, on saura tout. Si les plançons de salade ont été mis en terre, si la doucette est sortie ou les pommes-de-terre, si le jardinier a prudemment semé d' autres haricots verts pour faire la soudure avec les premiers, s'il y a du mildiou ou des doryphores.

 

Les bruits de ces événements courent d' oreille à oreille. Ne s' agit-il pas d' événements, ce qui concerne la plante qui germe, pousse et porte fruit?

 

Tout sera colporté, mais est-ce si étonnant quand les cultures sont offertes à la vue?


 

« - Vous savez, cette tomate si grosse qu'on lui admirait l' an dernier?

   - Il avait semé les graines dans des vieilles casseroles, le soir il les rentrait dans sa cabane, sous une couverture! Et au bon du jour il les mettait au soleil. Elles lui arrivent aux genoux.

   - C' est vrai qu'il s' en occupe comme d'une mariée. »

«  - Déjà ses pommes de terre fleurissent! 

     - Il les fait le vendredi saint.
     - C' est jamais la même date!

     - Pauvre, il dit qu'il faut faire comme ça. Le vendredi saint. »

 

«  - Il a semé des épinards? En lune vieille ? « 

 

«  - Delmas n' a rien fait …

    - C' est son opération de l' arthrose. Mais son fils lui a mis quelques rangs de haricots. Pour le plaisir des yeux. « 



               Santé. Vaillance. Défection provisoire de la maladie, ou définitive de la mort. Plus que des légumes: il y a de la vie étalée.

 

               Porte close des jardins, belles et inutiles puisqu'ils sont ouverts aux regards. On aime son territoire suspendu entre macadam et eau vive. L' orgueil peut tenir dans quelques arpents de terre.

 

 

Marie Rouanet (née en 1936) "Quatorze Portes des Jardins ouverts" in "Jardins" N° 1, 2010. Revue fondée par Marc Martella, Éditions du Sandre.

 

 

Publié dans #pouasie

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Catherine P 14/01/2013 17:22


Ah quel bonheur au retour d'une promenade en forêt sous le soleil inespéré, que de trouver ce courriel et ce poème. La semaine débute bien et tout cela contribue à mon moral. Vivement lundi
prochain. Qu'il est doux de recevoir de tels courriels qui adoucissent le monde dans lequel nous vivons. La nature est généreuse.A bientôt. Catherine.

Maryse56 14/01/2013 15:33


Tout un pan de mémoire qui revient avec ce joli texte jardinier, je revois les vieux jardins de mes parents et des voisins

Mirelha 14/01/2013 13:13


Merci, merci pour nous avoir remémoré ce beau texte de Marie (ceci dit, ils sont tous beaux).

michelle,la dame au rouge-gorge... 14/01/2013 12:06


Dans mon quartier natal,on eût pas compté vingts maisons privées


 


 


 


 


 


De notre jardin,nous entendions,au Sud,miton éternuer en bêchant et parler à son chien blanc dont il teignait,au quatorze juillet,la tête en bleu et l'arrière train en rouge.Au nord,la mére
Adolphe chantait un petit cantique en bottelant les violettes pour l'autel de notre église foudroyée ,qui n'a plus de clocher(...).Que me parle-t-on de la méfiance provinciale?belle méfiance!nos
jardins se disaient tout.    Colette (Sido)                                        
                                            Michelle(la dame au rouge-gorge).  
     


 


 


 


 

Véronique Guindet 14/01/2013 11:44


Bonjour, je ne sais plus depuis combien d'années je regarde le blog tous les jours. Paysagiste mais surtout jardinière, touchée par la grâce de vos broderies et le choix des textes présentés,
j'aime voyager avec vous tous les jours.


Nous avons en commun la passion des beaux paysages, un oeil émerveillés sur les détails du jardin, l'amour des plantes, des animaux, des mots...


Bref, je m'y retrouve et j'envoie souvent votre blog à mes clients et mes amis poêtes et/ou brodeurs...


Véronique.