Type E

Publié le 14 Décembre 2008



Le rêve du jaguar

Sous les noirs acajous, les lianes en fleur,
Dans l'air lourd, immobile et saturé de mouches,
Pendent, et, s'enroulant en bas parmi les souches,
Bercent le perroquet splendide et querelleur,
L'araignée au dos jaune et les singes farouches.
C'est là que le tueur de boeufs et de chevaux,
Le long des vieux troncs morts à l'écorce moussue,
Sinistre et fatigué, revient à pas égaux.
Il va, frottant ses reins musculeux qu'il bossue ;
Et, du mufle béant par la soif alourdi,
Un souffle rauque et bref, d'une brusque secousse,
Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi,
Dont la fuite étincelle à travers l'herbe rousse.
En un creux du bois sombre interdit au soleil
Il s'affaisse, allongé sur quelque roche plate ;
D'un large coup de langue il se lustre la patte ;
Il cligne ses yeux d'or hébétés de sommeil ;
Et, dans l'illusion de ses forces inertes,
Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs,
Il rêve qu'au milieu des plantations vertes,
Il enfonce d'un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.


Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) in "Poèmes barbares"

Publié dans #pouasie

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Marie-Odile 15/12/2008 21:15

Quel texte! et quelle superbe évocation!Amitiés.Marie-Odile

Potiron 15/12/2008 14:19

ça me rappelle mes vacances en Afrique du Sud, face au léopard qui savourait sa proie et ensuite se reposait, ou encore les guépards qui se reposaient après une course effrénée!!!  Ah ces magnifiques félins!!

melle 15/12/2008 09:53

Souvenirs, souvenirs !Merci pour ce beau rappel et bonne journée !Melle