Icône icaunaise

Publié le 29 Septembre 2008


Vieillesse



Quand viendra le jour au bout des années
Où l’épaule basse et les yeux rougis,
Je ne serai plus, traînante et fanée,
Qu’une vieille en trop qui vague au logis;

Quand la maison mienne à qui je fus douce
Ne me fera plus ni place, ni part;
Quand le feu qui prend, le jardin qui pousse,
Tous ingrats, tiendront mes mains à l’écart;

Quand j’aurai perdu ma dernière aiguille
Et ne pourrai plus rien qu’aimer tout bas,
Rien que gêner un peu mes petites filles
Mes belles enfants qui ne m’aiment pas;

Alors j’ouvrirai la porte à voix basse
Comme une pauvresse à jamais qui sort,
Pour aller jeter au chemin qui passe
Le bout déchiré de son mauvais sort;

Alors, quand le jour hésite et décline,
Comme une étrangère à jamais qui part,
À jamais... alors, comme une orpheline,
Dont le cri n’a plus d'abri nulle part;

Je m’en irai seule avec mon pauvre âge
Qui n’a plus ni chant, ni charme, ni fleur,
Je m’en irai seule à la mort sauvage,
Sans faire alentour ni bruit, ni malheur.

J’irai retrouver le pré seul au monde
Où je traversai, petite, un bonheur
Que nul autre pré ne sut à la ronde,
Le champ oublié de tous les faneurs;

Le champ égaré depuis mon enfance
Que les bois au fond de leur secret noir
Ont si loin serré dans un grand silence
Que nul sentier clair n'a su le revoir.

Là se tient la fleur qui n'est pas sortie
Pour d'autres que moi de mon prime temps.
Peut-être en ce champ, derrière l'ortie,
Que l'oiseau de l'aube à mi-ciel m'attend ?...

J'entrerai dedans sans bouquet ni gerbe,
La fleur et l'oiseau perdus y seront.
Je m'enfermerai dans ma chambre d'herbe...
Ce que j'y viens faire, eux seuls le sauront.

Comme un qui se dit sa dernière messe,
Alors, en ce champ pris d'une pâleur,
Je commencerai d'une voix qui baisse
À me chanter l'air qui brise le coeur.

Là je pleurerai mes petites filles
À qui leurs plus beaux ans dorés font la cour;
Là pour les quitter sans qu'on me rappelle,
Je les aimerai de dernier amour.

Là je pleurerai pour finir de vivre...
Une tourterelle au soleil couchant
Gémira longtemps sans qu'on la délivre.
Le jour fleur à fleur sortira du champ.

Pas à pas le temps faible qui persiste
À battre en mon coeur sans savoir pourquoi
Sortira du monde...Et les feuilles tristes
Qui meurent le soir tomberont sur moi.



Marie Noël 1883-1967 in " Les Chansons et les Heures".

Publié dans #pouasie

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sylvie 29/09/2008 11:19

Comme ce poème est beau, oh oui tellement triste, mais tellement beau.
Merci mon cher Patrick car bien que tu aies un humour à la pointe de l'ironie, tu as aussi cette faculté de nous émouvoir.
merci.

cocoricoco 29/09/2008 11:13

Rien à dire c'est bô et pi c'est tout !ah si quand même dans mpn livre personnel à moi qui va sortir un jour ; il ya un poème de Marie Noel...à suivre.

Mirelha 29/09/2008 11:02

Pourquoi la tristesse serait réservée à la retraite ??? Pour ma part, je la vis très bien et elle est pleine d'activités ! Allez, un verre de Jurançon et ça repart !

doscille 29/09/2008 10:06

j'éspère que c'est pour un peu après la retraite ,je voudrais en être capable. Mais aurais-je cette sensibilité , ce savoir vivre ?

doscille 29/09/2008 10:05

j'éspère que c'est pour un peu après la retraite ,je voudrais en être capable. Mais aurais-je cette sensibilité , ce savoir vivre ?