Tainieux

Publié le 14 Janvier 2008


               

                Pourquoi ne parlerais-je pas de l'animal le plus heureux de la création? Un grand peintre, Karl Dûjardins, l'a pris en affection; il l'a dessiné dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses goûts. La prose a bien les droits de la peinture, et je promets aux voyageurs qu'ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot lâché.

    Maintenant songez qu'aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de fange infecte, comme dans nos fermes; ils sont roses et noirs, bien lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils font des trous dans le sable échauffé, et y dorment par bandes de cinq ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche, toute la masse grouille ; les queues en tire-bouchon frétillent fantastiquement; deux yeux narquois et philosophiques s'ouvrent sous les oreilles pendantes ; les nez goguenards s'allongent en flairant ; toute la compagnie grognonne; après quoi on s'accoutume à l'intrus, on se tait, on se recouche, les yeux se ferment d'une façon béate, les queues rentrent en place, et les bienheureux coquins se remettent à digérer et à jouir du soleil.

    Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux préjugés et appeler la jouissance ; ils ont quelque chose d'insouciant et de moqueur ; le visage entier se dirige du côté du groin, et toute la tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir dans l'air toutes les sensations agréables. Ils s'étalent si complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si pénétrantes, qu'on en prend de l'humeur.

    0 vrais épicuriens, si parfois en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser, comme l'oie de Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l'homme est votre serviteur, et que vous êtes les privilégiés de la nature ! Il n'y a dans toute leur vie qu'un moment fâcheux, celui où on les saigne.
Encore il passe vite et ils ne le prévoient pas.


Hippolyte Taine (1828-1893) in Voyage aux Pyrénées

Publié dans #pouasie

Repost 0
Commenter cet article

Mirelha 15/01/2008 10:24

Finalement, Taine, quand il ne parle pas politique, est assez fréquentable ! Non ?

flore 14/01/2008 16:15

merci pour ce bel éloge rose et bien frais mes enfants et moi avions pu admirer ces tendres tire-bouchons paisser dans la luzerne alors que nous pédalions avec vigueur dans la région de Richelieuflorence

Michèle Fontaine 14/01/2008 10:45

Un journaliste disait hier que les gens qui sortaient du dernier spectacle de Guy Bedos disaient :" ça fait du bien !"Eh bien, recevoir la lettre du blog de MTSA.......ça fait aussi drôlement du bien !Merci !

Nabokov 14/01/2008 08:56

"La beauté d'une femme sotte est aussi ridicule qu'un anneau d'or au nez d'un cochon." La Bible